Samedi, ça fera trois ans que tu es partie. Je pense tout le temps à toi. Tout me rapelle à toi. Quand j'entends "Putain, mes
parents me pompent le dard". Quand je passe devant le manoir, entre les Contades et l'Avenue de la Marseillaise, qui m'avait fait faire un cauchemar que je m'étais empressée de te raconter à 10 ans. Quand je vois Cécile faire des desserts, tous aussi délicieux les uns que les autres. Quand Papa me demande si ça va avec les garçons. Parce que lors de notre ultime discussion, tu m'avais aussi posé la question. A laquelle j'avais hésité à répondre. Ca faisait longtemps que je ne t'en avais pas parlé. Alors pourquoi pas. Je suis heureuse que tu sois partie en emportant avec toi mon béguin secret pour un garçon de Seconde. On a pas eu le temps de tout se dire, pas grave, je suis certaine de te retrouver un jour. Tu pourras m'engueuler de m'être piercée, coloré les cheveux, de m'être mise à fumer, à boire, à sortir tard, d'avoir toujours été aussi maladroite avec les mecs. Trop sympa et naïve. Ne crie pas, je vais boire un café avec Seb à Lyon mardi. Ta fille est devenue une adepte des trains et des escapades secrètes. Revenir au bout de quelques jours de silence et entendre "Ben, t'étais où ?" est un délice inéluctable. Parfois, quand je rentre tard de l'ancien appartement, je prends un café, seule, dans un bar près de la gare, à 6 heures du matin. Les gens s'éveillent, tout est encore calme et silencieux. J'ai l'impression d'être dans une ville inconnue. J'écris, je regarde les gens, je savoure mon allongé. Je laisse un pourboire, empoigne mon sac, tourne à gauche et suis chez moi. Avec David, on est allés te voir au cimetière. C'était la première fois que j'y allais. Voir ton nom doré sur la tombe a été un vrai choc. Comme un coup de poing dans l'estomac. Je me suis assise sur le banc que Papa et Anja ont mis devant. Puis me suis levée chercher l'arrosoir. David m'a aidé à arranger les fleurs. J'ai vu alors la boîte en plastique posée. "Qu'est-ce que c'est ?" David s'est assis, m'a souri et l'a ouverte. Dedans, des cadeaux, du chocolat à l'orange, des billets de train usés, des cartes postales. Plein. J'en prends une délicatement. "Véro chérie, Sarah va passer son Bac. Elle est belle, notre fille. Mais tu le savais bien avant moi. G." J'éclate en sanglots. Il était là. Il l'a toujours été. Pourquoi il ne me l'a jamais dit ? Il continue à t'écrire et à t'appeller "mon amour". J'avais peur qu'il t'ai oubliée. Qu'il nous évite parce qu'on te ressemble trop. Mais non. Il va même saluer son amour disparu avec ses nouvelles femme et fille. Malgré cela, j'ai encore du mal à accepter sa nouvelle vie sans
avoir l'impression de te trahir. Le temps viendra sûrement arranger les choses, je sais.